Catégorie: Ecriture

octobre 20th, 2012 par Jean Sebillotte

Un ami m’a transmis un texte qui est le script d’une conférence donnée par André Fossion, jésuite, en avril 2012.  L’auteur se préoccupe de l’annonce de la foi aujourd’hui. Il analyse de façon remarquablement dense et concise les enjeux et défis qui se posent aux chrétiens.

Je propose ici la partie du texte qui a une portée générale  et me semble avoir  sa place dans ce blog, car elle éclaire le contexte religieux et culturel dans lequel nous vivons. Qui peut raisonnablement ignorer l’importance des religions, la catholique notamment ? L’auteur, s’exprimant en croyant et pratiquant, résume de façon remarquablement concise ce qu’il qualifie de « résistances par rapport à la foi chrétienne. » Il le fait en toute honnêteté et clarté.

Nota : Le titre de l’article est de moi et j’ai supprimé les références bibliographiques.

 *

Fossion écrit dans son introduction : « Nous le savons bien, il y a aujourd’hui un monde qui meurt et un monde qui naît. Cette mutation socioculturelle de grande envergure touche tous les domaines et affecte bien entendu le christianisme. Forcément, celui-ci est atteint ; il y a aujourd’hui un christianisme qui meurt, mais aussi, nous pouvons l’espérer, un christianisme qui naît. C’est à cette émergence d’un christianisme renouvelé que je voudrais consacrer mes propos…

Ces propos seront, à la fois, humbles, francs et aussi, je l’espère, engageants.

Mon exposé sera divisé en trois parties. La première partie prendra la mesure des défis nouveaux et inédits qui mettent en crise la foi chrétienne et sa transmission aux générations à venir… » (C’est la seule partie de l’introduction que je reproduis ici.)

André Fossion développe alors ce qu’il nomme  « LA REMONTÉE EN PUISSANCE DE SAGESSES PAÏENNES. » Il le fait en trois points.

 « 1. Une double sécularisation : publique et privée.

Le monde occidental européen a connu, me semble-t-il, une double sécularisation. La première est la sécularisation de la vie publique. Cette sécularisation de la vie publique a été engagée, de manière décisive, dès la fin du XVIII siècle avec la révolution démocratique, l’affirmation des droits de l’homme, le développement des sciences et l’autonomie de la raison philosophique. Dans cette société nouvelle issue de la modernité, la religion ne joue plus, comme dans l’ancien régime, un rôle de fondement ou d’encadrement. En d’autres termes, la société moderne s’est émancipée de la tutelle religieuse et cléricale. Pour autant, la religion ne disparaît pas, mais est renvoyée au libre assentiment de l’individu dans un univers devenu pluraliste. Dans le passé, en période de chrétienté, naître et devenir chrétien allaient ensemble. La foi se transmettait avec l’ambiance culturelle ; elle faisait partie des évidences communes. La doctrine se transmettait sous le régime d’un triple « il faut » : les vérités à croire, les commandements à observer et les sacrements à recevoir. Au contraire, avec l’avènement de la modernité, ce que la société transmet, ce n’est plus la foi, mais la liberté religieuse du citoyen. C’est le premier effet de la sécularisation : tandis que la société devient politiquement laïque, la foi religieuse passe dans le domaine des convictions libres et personnelles. Le christianisme lui-même a contribué d’ailleurs à cette émancipation de la société par rapport à la religion. C’est ainsi que Marcel Gauchet parle du christianisme comme « la religion de la sortie de la religion.»

Mais on assiste aujourd’hui à une deuxième phase de la sécularisation : non plus seulement la sécularisation de la vie publique, mais la sécularisation de la vie privée elle-même. Ce sont les individus eux-mêmes qui, aujourd’hui, s’éloignent des formes héritées du christianisme parce qu’elles ne croisent plus leurs aspirations, parce qu’elles ne font plus sens, parce qu’elles sont devenues largement illisibles et même incroyables. On assiste, en effet, aujourd’hui, à une prise de distance massive des individus par rapport au christianisme institué. Les symptômes de la crise sont évidents : diminution du nombre de pratiquants, moins d’enfants catéchisés, crise des vocations sacerdotales et religieuses, communautés vieillissantes, etc. Les résistances par rapport à la foi chrétienne sont multiples. J’ai coutume d’en repérer cinq :

– Dieu indécidable. C’est la position agnostique. On ne sait pas et on ne saura jamais si Dieu existe.

– Dieu incroyable, C’est la position d’une certaine conception de la science qui réduit le réel à ce qui est vérifiable.

– Dieu insupportable. C’est ce que ressentent tous ceux et celles qui se sont éloignés de leur éducation chrétienne parce qu’elle pesait sur eux comme un carcan dogmatique et moralisant qui ne les faisait plus vivre et dont ils se sont libérés pour grandir en humanité. La foi chrétienne apparaît pour eux comme un obstacle à leur humanité.

– Dieu indéchiffrable. La résistance consiste ici dans la difficulté de comprendre, face à l’étrangeté, la diversité ou la complexité des langages qui rendent perplexes.

– Dieu inclassable. Ici, c’est la question de Dieu elle-même qui se dissout. Elle tombe dans le non-lieu. On peut se passer de la question de Dieu et s’installer tranquillement dans une vie areligieuse.

Ces cinq résistances constituent peu ou prou ce qui est transmis en héritage aux jeunes générations. Elles constituent, comme pour nous-mêmes, d’ailleurs, ce qu’elles ont à traverser et à dépasser pour accéder à la foi d’une manière mûrie et personnelle.

 2. La remontée des sagesses

Ce qui émerge de cette résistance à l’héritage chrétien, c’est, sous des formes neuves, le retour aux sagesses sans vérité transcendante, visant de manière pratique, le bien vivre aussi bien individuel que collectif, sans autre horizon que celui de la vie présente. Je rejoindrais ici volontiers l’analyse de Chantal Delsol dans son ouvrage « L’âge du renoncement ». Sa thèse est que l’on assiste aujourd’hui à la réinstauration de modes d’êtres et de pensée comparables à ceux qui précédèrent l’Occident chrétien et à ceux qui se déploient en dehors de l’occident chrétien, en particulier le bouddhisme. « Tout se passe, dit-elle, comme si l’humanité occidentale (c’est du moins vrai pour l’Europe) regagnait après un long éclair les pénates de l’homme de toujours. (…) L’effacement de la croyance en Dieu unique signale un retour, sous des formes neuves, aux mythes et aux sagesses qui ont structuré avant et ailleurs l’esprit des hommes2. » On assiste, dit-elle, à un véritable retournement de toute la vision de l’existence. La parenthèse des monothéismes se ferme et reviennent en puissance les sagesses, les manières d’être qui renoncent à la prétention de vérité, aménagent le monde du mieux que l’on peut, puisqu’il est notre seul sacré, complètement séculier cependant. Ces sagesses manifestent un équilibre subtil de stoïcisme, d’épicurisme et de panthéisme. Stoïcisme, parce qu’il n’y a pas d’au-delà à espérer et qu’il faut bien se résoudre à la mort et aux limites du monde qui est le nôtre. Epicurisme, car, dans ces limites consenties, il existe néanmoins une voie de bonheur qui consiste à aménager autant que possible une vie heureuse et plaisante pour soi-même comme pour autrui et pour la société. Panthéisme enfin, au sens où il n’y a pas d’arrière-monde, ni d’au-delà, ni d’altérité qui le transcende, qui parle, appelle ou pourrait se révéler. Le monde, la nature est le seul réel qui nous soit donné. Il est silencieux etsans finalité. C’est nous qui l’habitons de paroles et de projets. Dans son ouvrage L’esprit del’athéisme, André Comte-Sponville nous prévient. Il faut aimer davantage, mais espérer moins. « C’est l’amour non l’espérance qui fait vivre3 », écrit-il. Il convient dès lors de rabaisser nos prétentions de sens et d’abandonner nos espérances, en nous efforçant de vivre humainement, sans elles, dans le destin pragmatique de la vie ordinaire. Ainsi, la morale se substitue-t-elle à la religion et la sagesse à la foi.

 3. Le christianisme tenu en respect, mis à distance et aussi à dépasser

Cette remontée des sagesses païennes n’est pas simplement un retour à un passé ancien. Ces sagesses d’aujourd’hui, en effet, ont appris de l’histoire ; elles se sont forgées dans le combat pour les droits de l’homme et se sont nourries de l’apport des sciences. Elles gardent aussi le souvenir du christianisme. Elles en reprennent les valeurs essentielles et, en ce sens, lui sont fidèles. Elles se montrent redevables et reconnaissantes à son égard. Elles lui manifestent même gratitude et respect. Comte-Sponville, par exemple, écrit ceci qui me semble symptomatique de notre époque : « Il m’arrive de me définir comme athée fidèle ; athée, puisque je ne crois en aucun Dieu ni aucune puissance surnaturelle ; mais fidèle, parce que je me reconnais dans une certaine histoire, une certaine tradition, une certaine communauté, et spécialement dans ces valeurs judéo-chrétiennes (ou gréco-judéo-chrétiennes) qui sont les nôtres.»

 

Mais si les sagesses manifestent du respect à l’égard du christianisme, elles entendent aussi le « tenir en respect, » c’est-à-dire le mettre à distance pour s’en protéger. Les sagesses d’aujourd’hui, en effet, gardent aussi en mémoire les dérives, les déviations et les perversions que le christianisme a manifestées tout au long de son histoire et dont le goût amer subsiste encore dans les consciences et jusque dans les corps. Ce goût amer a pour nom le dogmatisme, la tutelle cléricale, la prétention de savoir, la culpabilisation, le soupçon jeté sur le plaisir, la suprématie masculine, etc. Ces dérives n’apparaissent pas simplement comme accidentelles ou de circonstances, mais comme liées à la prétention de savoir qui n’est jamais loin de la volonté de puissance et de la violence. En ce sens, nos sagesses païennes entendent bien tenir à distance le christianisme, défendre la laïcité de la société et la protéger de toute puissance hégémonique. Davantage même, le christianisme apparaît comme un stade à dépasser, pour laisser place à une humanité moins ambitieuse peut-être puisqu’il n’y a pas d’au-delà, mais plus sereine, plus pacifiée et réconciliée. Chantal Delsol exprime bien l’enjeu de la situation où nous sommes : « C’est le monde du monothéisme, écrit-elle, qui se révèle une exception et nous sommes en train de nous soustraire à cette exception.(…) Cela n’indique pas que nous serions des monstres retournés à la barbarie. Nous sommes tout simplement en train de retrouver des référents plus relatifs, plus lâches et moins exigeants, de ceux dont tous les humains se sont saisis pour vivre en bonne intelligence avec leur monde. Cette métamorphose qui ne nous prive ni de culture, ni de vie sociale ni de vie morale transforme cependant notre rapport au monde, avec une radicalité dont nous sommes loin de soupçonner encore l’ampleur et les conséquences.»

Même si tous nos contemporains ne se posent pas la question à ce niveau de radicalité, rencontrer la question est utile pour tous. Nous avons affaire à un changement de paradigme socioculturel. La situation est inédite… »

Ici s’arrête le texte de portée générale et Fossion passe à des considérations propres à l’Eglise catholique.

 

                                                                                                                                                                                                       Jean Sebillotte

Publié dans Ecriture, Lectures Etiquette:

septembre 26th, 2012 par Jean Sebillotte

Un proche vient de me communiquer ce commentaire qu’il m’autorise à reproduire ici.

« Je viens de terminer la lecture de ton premier roman. J’y ai pris grand intérêt et beaucoup de plaisir.

Je t’y retrouve bien : ne ménageant pas les explications, les questionnements ? J’ai bien aimé tes descriptions américaines, moi qui ne suis jamais allé aux USA. Et cette réflexion sur l’écriture, sur le roman dans le roman, je devrais dire cette recherche-détective bien menée avec suspense jusqu’au bout et bien insérée dans le temps actuel, tout cela m’a plu.

Même si de temps à autre je me disais : « ça, c’est bien de lui ! Quel bavard ! ». Mais, tout compte fait, pour un qui perd un peu la mémoire, c’est pas du luxe, ça facilite la reprise. »

A vrai dire ce lecteur a eu un peu de peine à rentrer dans le roman. Le début est toujours difficile à écrire. Je tâcherai de faire mieux la prochaine fois !

Publié dans Ecriture, Lecture Etiquette: ,

septembre 25th, 2012 par Jean Sebillotte

                    Texte à lire par des gens courageux ! Les moins concernés peuvent sauter aux conclusions en fin de texte (points 5 et 6).

C’est l’extrait d’un dialogue mené sur le forum « digression » en août 2008. Ces points de vue trouvés un peu par hasard (à moins qu’ils m’aient été indiqués par un ami) m’ont intéressé car on y évoque l’écriture et la peinture, ce qui correspond au contenu de mon blog.

Quatre écrivains échangent leurs points de vue en partant d’un texte de Pierre Rivière sur la « Forme et le rythme en écriture ?» Cédric introduit la peinture. Bergame intervient puis Alekhan. Pierre Rivière et Cédric concluent.

On peut approfondir en consultant l’échange intégral. Il suffit de cliquer sur le lien suivant http://digression.forum-actif.net/t254-forme-ou-rythme-en-ecriture#1310

 

1 – Forme ou rythme en écriture ? par Pierre Rivière le mardi 5 août 2008

« Juste une petite question comme ça.

Quand vous écrivez, considérez-vous plus le rythme ou la forme?

C’est-à-dire est-ce que vous pensez plus à la musicalité du texte en utilisant les points, les virgules, les points-virgules, etc. pour varier le rythme auquel le texte est lu? ou est-ce que vous pensez plus à la forme, c’est-à-dire aux similitudes phonétiques (qui diminue l’espace entre les mots), aux jeux de références subtils (par exemple, j’utilise le point-virgule pour superposer l’une par-dessus l’autre deux idées qui réfèrent à un même sujet précédemment énoncé, donc le point-virgule est un retour aux mots passés), à la condensation de plusieurs mots en un pour exprimer l’étouffement d’une phrase (par exemple la dé’ciale = détresse sociale (l’exemple est esthétiquement laid, je ne l’utiliserais pas dans un texte) ou utiliser la mise entre parenthèses pour creuser un espace interne au texte (Raymond Roussel faisait beaucoup ça, avec les notes en bas de page aussi) ou les tirets « – insérer un exemple – » pour poser un espace qui s’échappe par le haut du texte. Bref, visualiser la forme spatiale du texte plutôt que jouer avec la musicalité et le rythme des mots, comme dans le RAP (acronyme signifiant rythm and poetry) ou la chanson.

Indubitablement, je visualise la forme des textes bien avant de travailler la musicalité des mots.

Je me demandais comment vous procédiez à cet égard »

2 – Première réponse par Cédric le 6 août 2008

« Je dirais que l’écriture est différente de la peinture, où tu peux peut-être concevoir une forme sans rythme, une distinction entre la forme et le rythme, et encore. Je veux dire, une forme montre un rythme, mais de manière abstraite en peinture, de sorte qu’on le conçoit sans forcément le sentir immédiatement. En écriture, c’est totalement différent.

Si j’avais à faire une distinction, je dirais que la peinture relève de la spatialité tandis que l’écriture relève de la temporalité. Ecrire, c’est avoir affaire au temps, au rythme, d’emblée. Du reste, un grand écrivain c’est quelqu’un qui arrive à montrer des rythmes du monde. La forme, en écriture, le formel est l’armature du rythme, d’emblée. Un grand écrivain, c’est quelqu’un qui arrive à capter des rythmes du réel et à les montrer par la plume. Et pour ça, il joue avec la forme, c’est à dire avec les tronçons de phrases, l’alignement spécifique des mots….

 » Dans la pièce il y avait un établi sur lequel étaient posés ses gants, un marteau et une tronçonneuse. »

 » Dans la pièce : établi, gants, marteau, tronçonneuse ! »

En gros là par exemple on a le passage de Balzac à l’écriture contemporaine. Du descriptif à l’énumération terne. Parce que les rythmes de ces deux époques, sentis par les écrivains, sont différents. Le rythme contemporain suinte le désenchantement, par exemple. La grammaire, le linéaire sont défoncés. »

 

3 – Intervention de Bergame le Mer 6 Août 2008

« C’est une thèse qui me semble très intéressante. Mais pour moi, l’œuvre est une entité à part entière. Il me semble qu’elle n’a pas nécessairement à rendre compte d’autre chose que d’elle-même. Qu’elle exprime quelque chose de son époque, c’est contingent, peut-être inévitable, mais pas nécessaire.
Ainsi, selon moi, ce qui est le plus important, c’est l’alliance du fond et de la forme. Le rythme en écriture, par exemple, me semble devoir rendre compte de ce qui est dit, me semble devoir le manifester autrement, d’une manière plus directe peut-être, mais tendre vers une autre forme d’expression de ce qui est exprimé par le langage. Si je devais reprendre tes deux exemples, je dirais que j’ai tendance quant à moi, à chercher ce que l’auteur veut rendre lorsqu’il adopte tel rythme ou tel autre, et si ce rendu correspond à son intention -ce que je comprends de son intention. Ainsi, ta première phrase me semblerait par exemple intéressante dans un polar, c’est là une description qui vise à introduire une forme de suspens, à induire un questionnement dans l’esprit du lecteur : Qu’y a-t-il là de si important ? Ta seconde phrase est effectivement typique de l’époque contemporaine, mais peut-être parce qu’elle exprime l’accumulation des objets, une accumulation qui, justement, n’exprime rien d’autre qu’elle-même, « insensée » -je ne fais d’ailleurs que paraphraser ton « désenchantement ».
Je suis plus sensible à cela, personnellement, une forme de cohérence, de consistance, qui me semble d’ailleurs la véritable part de « travail » dans l’écriture.
En revanche, je crois être moins sensible à la musicalité, la sonorité, et aussi au processus d’évocation des mots. Je crois que je ne « visualise » pas, en fait, je n’ai pas d’image qui se forme lorsque je lis. Tiens, première fois que je réfléchis à ça. »

  (……….suite des échanges)

4 – Extrait d’un passage d’Alekhan le 7 août 2008

« …..J’aimerai maintenant aussi m’interroger sur ce que nous dit l’iconologie par exemple sur la peinture. Je crois que la peinture est nécessairement rythme, de fait la vitesse avec laquelle on passe le pinceau, l’agencement des couleurs, c’est au moins un rythme corporel, un rythme de travail (Pollock par exemple). Le tableau s’inscrit dans une durée, il en exprime une autre. la peinture s’inscrit donc aussi dans une temporalité. Une peinture, comme l’écriture est aussi nécessairement l’expression d’une période donnée, et donc d’une signification donnée. Mais un tableau peut aussi être une projection temporelle ou un retour sur le passé.

Monter sur sa chaise pour regarder autrement? Ensuite sur sa table, etc.

Pour l’écriture, je dirais que la projection mentale l’installe également dans la spatialité. L’écriture, la lettre, sa forme, son format, sa différence, les pleins, les déliés.
On peut penser l’écriture comme un croisement d’espace, espace d’incarnation, espace sémiotique, espace de projection, l’écriture théâtrale, espace d’incarnation mentale et physique par le verbe, la lecture…. »

5 – Conclusion de P. Rivière le 7 août 2008

« J’apprécie la diversité des points de vue auxquels vous avez contribué. Premièrement, quant à l’opposition forme et fond, l’argument qui m’a fait rejeter cette opposition pour penser l’écriture est le suivant. La tendance à associer la signification au fond est trop prégnante dans ce couple d’opposés et dans la mesure où nous considérons que la forme peut aussi transmettre une signification à sa propre manière, alors je percevais l’élément du fond déborder sur l’élément de la forme et la frontière me devenait floue et mensongère quant à l’expérience que je fais du langage. De plus, dans l’opposition du fond et de la forme, je crains de voir l’un exclure l’autre et le texte devenir soit radicalement positiviste, au sens d’une structure logique rigoureuse qui est le véhicule d’un système d’idées fondantes, soit radicalement insensé où le travail sur la forme devient dénué de tout sens quant au fond « rationnel » à la façon du surréalisme devenant un art niant l’art (désolé pour le vieux leitmotiv situationniste).

Puisque je ne me sens ni dans une humeur pédantesquement scolaire, ni révolutionnairement artistique, je me suis décidé à former une nouvelle opposition par ce rapport de la forme et du rythme. Personnellement, je mets beaucoup plus l’accent sur la forme, mais cela dépend des personnes, et surtout des visées. Ne me sentant pas particulièrement attiré par l’écriture littéraire classique où je chercherais « à montrer des rythmes du monde », je tente plutôt de construire des labyrinthes philosophiques (et non des systèmes).

Dans ceux-ci, on peut dire selon l’ancienne opposition du fond et de la forme, que la forme transmet une partie du fond et que le fond n’est que le dévoilement des formes de la pensée; puisque pour moi la pensée ne va pas au fond des choses en soi, mais en dévoile la forme éternelle ainsi que son développement temporel. Ou on peut dire selon l’opposition de la forme et du rythme que la forme est le mouvement de la pensée même et que le rythme n’est que son vécu temporel; d’où la tentation de nier la forme de mon propre vécu de pensée pour l’universaliser. D’ailleurs, par la considération du rythme comme mouvement de la vie et d’une pensée orientée vers l’éternel, j’en viens parfois à opposer forme et rythme de la même façon que s’oppose éternel et vie (pensez à Faust, notamment); puisque la forme est le dévoilement de l’éternel et que le rythme est, comme je viens de le dire, le mouvement de la vie.

L’idéal serait une réconciliation de la forme et du rythme où leur spécificité ne sont pas perdues et où un troisième terme ne vient pas les subsumer, mais où les deux (forme et rythme) viendraient s’entretisser harmonieusement.

En ce qui a trait au labyrinthe philosophique, je donne un exemple de jeux amusants à produire et qui n’ont de limites que dans la créativité du créateur.

Dans un texte (titré: Hymne au nouvel an – en l’honneur d’un aphorisme de Nietzsche intitulé Sanctus januaris, si je me souviens bien) au total bien plus porté vers le rythme, un espace de forme est, malgré tout, ressorti comme suit:

« Seulement ainsi nos expériences partielles retrouveront leur réalisation dans la réalisation de l’art (souvenez-vous que – la réalisation de l’art doit – dépasser la subjectivité radicale) qui unifie dans la différence art et vie. »

Seulement ainsi nos expériences partielles retrouveront leur réalisation dans la réalisation de l’art (souvenez-vous que – la réalisation de l’art doit – dépasser la subjectivité radicale) qui unifie dans la différence art et vie.
Décrypté cela peut se lire ainsi: soit simplement comme une phrase normale, d’un bout à l’autre en respectant les parenthèses et tout (« Seulement ainsi nos expériences partielles retrouveront leur réalisation dans la réalisation de l’art qui unifie dans la différence art et vie »). Soit en accentuant la liberté du lecteur dans sa lecture du texte et en lui proposant de déconstruire pour mieux reconstruire le texte; on peut ainsi lire diverses options : soit laisser tomber la partie avant la première parenthèse et faire sauter les parenthèses et les tirets (« Souvenez-vous que la réalisation de l’art doit dépasser la subjectivité radicale qui unifie dans la différence art et vie. »); peut-être lire seulement dans la parenthèse sans les tirets comme un espace de murmure dans le corps normal du texte (« souvenez-vous que la réalisation de l’art doit dépasser la subjectivité radicale »); (ou bien prendre seulement ce qui est tirets (« la réalisation de l’art doit ») – ceci voulant signifier le mélange entre art et impératif moral tout en ouvrant le questionnement par une suite naturelle laissée vacante et dont la continuité est ouverte à chacun; ou bien laisser tomber ce qui est entre tirets et avant la parenthèse (« Souvenez-vous que dépasser la subjectivité radicale qui unifie dans la différence art et vie. »); il y a peut-être d’autres possibilités dont je ne me souviens plus. Ceci pose différents problèmes techniques quant à la fluidité du texte comme dans le dernier cas où il faudrait enlever le « qui » pour saisir le sens, mais ces difficultés sont les écueils naturels de ces tentatives d’écritures.

Quoi qu’il en soit de ces essais et erreurs, différents principes orientent le travail d’écriture. Laissez ouverte la liberté du lecteur par rapport au texte; nulle sacralisation de l’écrit et du vouloir-dire de l’auteur. Polyphonie des significations qui se meuvent en perspectives de lectures selon les choix du lecteur et qui sont généralement définis par la propre pensée du lecteur qui voit signifié uniquement ce qu’il est à même de comprendre (car comment un ensemble de traits sur une page pourrait nous faire comprendre ce que nous ne savons pas déjà, du moins de façon latente). Redécouverte de l’unité philosophique (le centre du labyrinthe) qui guide la pensée à produire autant de chemins unifiées dans une même phrase, un même chapitre ou un même livre. Jeu de l’un et du multiple, du pli et du dépli, de l’unité de la pensée et de la multiplicité de ses formes d’expressions.

On peut aussi voir cela comme une forme de cryptage, mais c’est surtout un amusement dans la stylisation de ce qui est à penser, et la sentiment d’une absence totale d’urgence quant à ce qui doit être pensé. Donc, la liberté de se réjouir dans l’écriture, que ce soit par le moyen du rythme ou des jeux de formes voilés et dévoilés.

La dimension labyrinthe ouvre un parcours que le lecteur peut parcourir librement et la dimension philosophique l’installe dans un univers où la pensée constitue la matière du labyrinthe. Par ailleurs, mélangé une écriture labyrinthique avec les formes de l’imaginaire mythique serait aussi sinon plus intéressant.

En définitive, c’est une façon de faire des espaces de croisements, ou des croisements d’espace si vous préférez. »

6 – Conclusion de Cédric le 8 août

« Il me semble que oui, même si évidemment tout est intimement lié. Il me semble que le primitif, le plus intime, c’est le temps, pas l’espace. Heidegger a écrit Etre et Temps, pas Etre et Espace. Ce qui palpite en nous, nos rythmes, sont temporels, pas spatiaux. Un rythme spatial ne veut rien dire, c’est une contradiction in adjecto, dans les termes. L’espace est au degré zéro du temps. Si bien que rejoindre l’espace équivaut à s’émanciper du temps pour vivre du point de vue de l’objet, point de vue intemporel. L’objet, l’espace n’a d’intérêt qu’en tant qu’il est perçu, c’est à dire vécu, c’est à dire approché par le temps…devrais-je dire…par l’Etre.

Il me semble que l’écriture est plus riche que la peinture, de par ce fait qu’elle est plus intimement liée au temps, au rythme. »

Publié dans Ecriture, Peinture Etiquette: ,

août 26th, 2012 par Jean Sebillotte

Comme le lecteur de ce blog l’aura constaté, je me suis lancé après bien des hésitations dans la publication d’un premier roman. Je le savais plein de défauts. Il m’aurait fallu le réécrire. J’y ai pensé, des proches m’en ont dissuadé. A quoi bon s’acharner, une fois l’œuvre achevée, à vouloir la reprendre ? Il leur semblait préférable que je me mette à un nouvel ouvrage.

Selon Elisabeth George (EG), dans  Mes secrets d’écrivain  — livre prêté, que je viens de lire et que je relirai —, l’idéal est d’avoir talent, passion et discipline. On a alors toutes chances d’être publié.  J’ai la passion, je peux acquérir la discipline….mais le talent, ce quelque chose qui fait l’artiste ?

Ai-je le talent ?

Ce qui m’encourage est le sous-titre choisi par EG : Ecrire un roman, ça s’apprend ! J’ai déjà beaucoup appris en écrivant Henri ou le legs d’une écriture. Mais il me reste tant de choses à maîtriser pour écrire mon nouveau roman. Je le ferai en m’appliquant à bien prendre en compte les conseils d’Elisabeth relatifs à l’idée, la recherche, l’intrigue, les personnages, l’accroche, le point de vue (objectif, omniscient ou celui des personnages-points de vue avec leurs voix accompagnées d’un ton et d’une attitude), les dialogues, la scène, le suspense, les décors, le paysage, le canevas, le séquencier (sic), l’écriture du premier jet, la relecture rapide, la rédaction de l’argumentaire, l’appui d’un lecteur à froid, le troisième jet si nécessaire…

Elisabeth écrit heureusement : « Rappelez-vous que la seule règle est qu’il n’y a pas de règle, et s’il y a un domaine où cette non-règle s’applique c’est bien la structure du récit. » Elle prend alors pour exemple  Faulkner !

Me voilà en partie rassuré. Mais si j’avais lu son bouquin avant d’écrire Henri ou le legs d’une écriture, peut-être me serais-je détourné de l’aventure, renâclant devant l’obstacle comme un cheval rétif…Heureusement, la passion était là comme la discipline (même imparfaite)…

Qui vivra, verra !

Je ne peux que conseiller la lecture de ce livre d’EG. Il ne s’adresse pas aux seuls écrivains de polars, genre où notre romancière excelle. Son livre, de plus de 300 pages, est sorti en avril 2011 des Presses de la Cité.

 

Publié dans Articles, Ecriture, Lecture Etiquette: , ,

juillet 12th, 2012 par Jean Sebillotte

Lors d’une longue conversation téléphonique avec Philippe M., j’évoque un poème en cours traitant de l’Homme au seuil du nouveau millénaire.

― J’ai imprimé, me dit-il, le texte splendide de l’Ode à l’Homme dans l’Antigone de Sophocle. Il correspond à ce que tu évoques.

Il m’en fait la lecture.

― Peux-tu me passer ce texte ?

Il me promet de le chercher dans son magma, c’est-à-dire dans son ordinateur dont l’ordre lui semble perfectible. Ses investigations sont fructueuses puisque je reçois le texte le soir même. Le voici, ami lecteur.

                                          ODE   A   L’HOMME

 » Il est bien des merveilles en ce monde, il n’en est pas de plus grande que l’homme.

 

Il est l’être qui sait traverser la mer grise, à l’heure où souffle le vent du Sud et ses orages, et qui va son chemin au milieu des abîmes que lui ouvrent les flots soulevés. Il est l’être qui tourmente la déesse auguste entre toutes, la Terre,

 

la Terre éternelle et infatigable, avec ses charrues qui vont chaque année la sillonnant sans répit, celui qui la fait labourer par les produits de ses cavales.

Les oiseaux étourdis, il les enserre et il les prend,

tout comme le gibier des champs et les poissons peuplant les mers, dans les mailles de ses filets,

l’homme à l’esprit ingénieux. Par ses engins il se rend maître

de l’animal sauvage qui va courant les monts, et, le moment venu, il mettra sous le joug et le cheval à l’épaisse crinière et l’infatigable taureau des montagnes.

 

Parole, pensée vite comme le vent, aspirations d’où naissent les cités, tout cela il se l’est enseigné à lui-même, aussi bien qu’il a su, en se faisant un gîte,

se dérober aux traits du gel ou de la pluie, cruels à ceux qui n’ont d’autres toits que le ciel ?

Bien armé contre tout, il ne se voit désarmé contre rien de ce que peut lui offrir l’avenir. Contre la mort seule,

il n’aura jamais de charme permettant de lui échapper, bien qu’il ait déjà su contre les maladies les plus opiniâtres imaginer plus d’un remède.

 

Mais, ainsi maître d’un savoir dont les ingénieuses ressources dépassent toute espérance, il peut prendre ensuite la route du mal comme du bien.

Qu’il fasse donc dans ce savoir une part aux lois de son pays et à la justice des dieux, à laquelle il a juré foi !

Il montera alors très haut au-dessus de sa cité, tandis qu’il s’exclut de cette cité le jour où il laisse le crime le contaminer par bravade.

Ah ! Qu’il n’ait plus de place alors à mon foyer ni parmi mes amis, si c’est là comme il se comporte ! »

                                                                                    SOPHOCLE (549-406 av.JC) dans « ANTIGONE »(442)

 

PS – Traduction, semble-t-il, de Paul Mazon. On peut se reporter à l’article suivant http://www.philolog.fr/lhymne-a-lhomme-sophocle/

Publié dans Articles, Ecriture, Lecture, Lectures, Poesie Etiquette: , , , ,